“Tréla!” Folie!, en grec.
Une française qui décide d’ouvrir à Tinos une boutique de vieux meubles chinés en France et en Grèce, et rénovés par ses soins ? Tréla!
Mais Tréla n’était pas un caprice. Tréla a ouvert l’été 2017. Et au fond, Tréla était déjà là depuis bien plus longtemps, en Carol la créatrice de cette boutique pas comme les autres. L’envie, le besoin de faire converger plusieurs évidences : une passion d’enfance, des études en art, le goût de l’histoire, le besoin de transmission, le coup de foudre pour Tinos, l’amour pour la culture grecque. Un bouquet de certitudes.
L’enfance, en Charente, en a été le terreau. Un milieu modeste qui s’équipe dans les brocantes et déchetteries, avec ce dont les autres se défont, et avec l’œil : on sait identifier les pièces, leur intérêt, et faire cohabiter ancien et moderne. Le premier ravissement sera un cahier à dessins des années 20, conservé jusqu’ici.
Les études en art confortent l’élan initial, apportent l’expertise, le savoir, et solidifient le goût de l’histoire ancré dans la famille, qui conservait le casque d’un grand oncle gazé pendant la grande guerre. La conviction de Carol : l’ici et maintenant s’adosse au passé, il ne faut pas faire table rase des objets qui en témoignent, plutôt l’inverse. Les chérir et les transmettre, pour mémoire et pour faire socle aujourd’hui. Le passé n’encombre pas, il enrichit.
La rencontre avec Tinos, en 2009, est un chavirement. S’y ancrer, y trouver une maison, s’impose très vite. Carol sillonne l’île pendant cinq ans avant de trouver l’élue. La transformer, l’aménager, la meubler, devient une priorité, elle dessine les plans, supervise le gros œuvre, se charge de la décoration jusque dans le moindre détail, chine ad libitum, traque le vintage – interrupteurs en céramique, serrures XVIIIe, luminaires signés Degué ou Audoux-Minet,…
La maison accomplie et le ras le bol de Paris convergent vers la concrétisation de la folie. Tréla ouvre en juillet 2017. Autour d’une poignée de meubles et, immédiatement, la “patte” Carol. Actualiser sans altérer. Révéler les potentiels, sous la poussière. Dans son atelier, elle ponce, traite, peint les meubles, les prépare à une seconde vie. Elle connaît la première, la raconte au visiteur. Chaque meuble ancie est une histoire, à prolonger, à partager, elle y apporte son empreinte. Changer des poignées, c’est déjà s’en emparer. Conserver la patine originelle, qui atteste le vécu, fait partie des options.
Encore aujourd’hui, Carol se demande ce que deviennent ses meubles, dans quelle histoire ils se sont inscrits. Il y a lien, attachement.
La vaisselle, les miroirs, les vases, les lampes, les tableaux, les cartes postales et autres objets sont venus après, dans un prolongement naturel. Avec le même axe, toujours : contribuer à un récit à la fois personnel et universel, petite et grande histoire réunies. Faire sens, sans démonstration et sans dépendance à la sempiternelle tendance. La création contemporaine, artisanale, se mêle à l’ancien sans le bousculer. Les luminaires édités par Benoit Audureau ou The Gentle Factory, duo de designers franco-grecs, les céramiques de Katerina Latoufi, les créations vintage en papier recyclé d’Aris Sotiriou, mais aussi des créateurs ayant un ancrage sur l’île de Tinos tels que Gilles & Catherine Gautry.
Carol fait aussi du sur mesure : trouver un meuble et le transformer, conseiller sur l’aménagement d’une maison, voire s’en charger. Chaque fois, il s’agit de (re)donner vie.
Carol vit toujours plus à Tinos, s’en absente seulement pour aller chiner. Depuis quelques années, sa quête s’est élargie. Pour Tréla, elle sillonne désormais l’Europe en camion, à l’est (Roumanie, Hongrie, Bulgarie), au sud (Italie, Espagne). La concurrence est rude, le choix plus rare, les coups de foudre d’autant plus précieux. Un guéridon de style Empire, une table de drapier, un miroir rococo, un fauteuil brutaliste, un duo de chaises Mallet Stevens ou encore un tapis de Kozani.
Quand Carol déballe, de retour à Tinos, l’émerveillement de la découverte originelle se reproduit. Comme quand elle dénichait, enfant, un cahier à dessins.
Folie ? Elle sourit. “Douce !”

